
31 août
En allant à l'école ce matin avec Matt, j'ai vu trois groupes d'élèves qui attendaient devant l'entrée. Le groupe du CP au CM2 (de loin le plus important), celui de la sixième à la quatrième, et celui de la troisième à la terminale.
J'ai dit au revoir à Matt et je me suis jointe au dernier groupe.
Nous avons rapidement fait le compte : nous étions trente et un lycéens. J'ai reconnu quelques têtes, mais personne avec qui je me rappelle avoir été en classe, encore moins avoir été amie. Selon notre recensement il y avait seize troisièmes, sept secondes, quatre premières et six terminales.
« Il ne devrait pas y avoir de problèmes d'effectifs », a avancé un terminale, ce qui allait se révéler totalement faux.
Les portes ont fini par s'ouvrir et nous sommes entrés. Les petits ont été dirigés vers la cafétéria, les collégiens vers le gymnase, et nous vers la salle de musique.
Arrivés là, nous n'avions pas assez de sièges, et la plupart de ceux dont nous disposions étaient prévus pour des enfants de sept ans. On s'est donc assis par terre et on a attendu. Et attendu. Et attendu. Évidemment, je n'ai aucune idée du temps écoulé, mais cela m'a paru interminable.
Mrs Sanchez a fini par arriver. J'ai failli pleurer tellement j'étais contente de voir un visage familier.
Elle nous a souri.
— Bienvenue à Maple Hill, a-t-elle dit. Je suis ravie de vous voir tous ici.
Quelques élèves ont ricané.
— Je sais combien la situation est difficile pour vous. Et j'aimerais pouvoir vous affirmer que tout va s'arranger, mais hélas rien n'est moins sûr. Tout ce que je peux faire, c'est être honnête avec vous, et vous soumettre toutes les décisions qui vous concernent.
— Les cours n'auront pas lieu ? a demandé un terminale.
Je n'aurais su dire s'il en était content ou pas.
— Comme vous pouvez le constater, vous êtes très peu de lycéens à être venus ici, a répondu Mrs Sanchez. Il paraît que le lycée lui-même en a accueilli quarante-quatre. Apparemment, beaucoup de familles ont déménagé ou bien ont préféré l'enseignement à domicile pour cette année.
Ce que nous savions tous sans avoir eu besoin d'en parler, c'était que la plupart des lycéens se fichaient totalement d'aller en cours. Et certains devaient être morts. Mais bien sûr, personne n'a rien dit.
— Donc, nous ne sommes pas plus que ça ? a demandé un élève.
— Rien n'est moins sûr, a objecté Mrs Sanchez. Il manquait des parents à la réunion de prérentrée. Nous nous attendons à voir arriver d'autres étudiants.
— Pour faire le plein, vous devriez annoncer des distributions de repas gratuits, a ironisé une fille.
Tout le monde a ri.
— Combien y a-t-il de profs de lycée ici ? a demandé une terminale. Comment allons-nous être répartis ?
Mrs Sanchez a pris cet air gêné si courant chez les adultes.
— C'est un vrai problème. Quatre enseignants sont restés au lycée : un professeur de chimie, un d'espagnol, un de maths et un de biologie. Ici, nous avons un professeur d'anglais et moi-même. Je suis habilitée à enseigner l'histoire, bien que je ne l'aie plus fait depuis que je suis directrice.
— Waouh, a dit la fille. A vous tous, vous pourriez monter une nouvelle fac.
Mrs Sanchez a ignoré le sarcasme.
— Bien sûr, ce ne sera pas le lycée tel que vous l'avez connu, mais nous devrions être capables de vous proposer un programme. Cela ne peut cependant marcher qu'à une condition : que nous soyons tous dans le même établissement.
— Donc finalement, nous n'aurons pas cours ici ? s'est étonné un troisième.
— Nous estimons plus judicieux de rassembler tous les lycéens à Howell High, a confirmé Mrs Sanchez. Bien sûr, nous partagerons les locaux avec d'autres élèves, mais nous aurons notre espace à nous. L'idée est d'avoir deux groupes de troisièmes, et de faire cours en même temps aux secondes, aux premières et aux terminales. Nous en saurons davantage après une période d'essai.
J'ai pensé à la bande, aux deux types armés. Mon estomac s'est contracté.
— Et si aller au lycée se révélait dangereux ? ai-je demandé. Il me faudra traverser la ville à vélo, et deux gardes m'ont prévenue qu'il n'est pas recommandé pour une fille de se promener toute seule.
J'aime bien Mrs Sanchez et je sais qu'en disant ça je la mettais dans l'embarras. En plus, ma question intéressait peu d'élèves. Tout le monde n'a pas besoin de traverser la ville pour se rendre au lycée. Et j'ai Matt pour m'accompagner. Mais je ne pouvais chasser l'image de ces deux types avec leurs flingues.
— Chacun doit décider ce qui est le mieux pour lui, a tranché Mrs Sanchez. Il n'y a pas de solution unique en la circonstance. Vous pouvez toujours opter pour l'enseignement à domicile. Il vous suffit d'aller au secrétariat, de dire en quelle classe vous êtes, et on vous fournira les manuels correspondants. Nous ne pouvons pas faire plus, je le crains.
— C'est dingue ! s'est exclamé un terminale. Je me suis défoncé pendant toutes ces années pour pouvoir intégrer une bonne fac. C'est ce qu'on n'arrêtait pas de me répéter : il faut intégrer une bonne fac. Et maintenant vous me dites qu'il n'y aura pas assez de profs pour valider mon année. Est-ce qu'ils proposent au moins des cours de niveau universitaire en maths ? en histoire ? en physique ?
— Qu'est-ce que ça peut faire ? a lancé un autre. Tu crois vraiment qu'il y a encore des facs ?
— Je sais combien tout cela est injuste, a repris Mrs Sanchez. Mais nous ferons de notre mieux pour vous aider. Et nous appuierons toutes vos décisions. Si vous vous décidez pour le lycée, restez ici. Sinon, libre à vous d'aller chercher vos manuels au secrétariat. Maintenant je vais vous laisser discuter tranquillement entre vous.
La plupart des lycéens sont restés assis. Quelques-uns ont quitté la salle en même temps que Mrs Sanchez.
— C'est vraiment dangereux en ville ? a demandé une fille.
— Je n'en sais rien, ai-je répondu. On m'a parlé de types armés.
— J'ai entendu dire que des filles avaient disparu, a avancé une troisième.
— Elles ont peut-être quitté la ville, ai-je objecté. Beaucoup de gens s'en vont.
— Michelle Schmidt a disparu, a déclaré la fille.
— C'est pas vrai !
Michelle était en cours de français avec moi.
— Elle revenait de l'église avec sa petite sœur quand un type l'a enlevée. C'est ce qu'on m'a raconté.
Trois autres élèves sont sortis.
J'ignore pourquoi je ne les ai pas suivis. Je savais que je n'irais pas au lycée. Mais c'était bon d'être assis là avec des jeunes de mon âge, à faire semblant d'être en cours. Avec d'autres personnes que maman, Matt, Jonny et Mrs Nesbitt. Je voulais que cette sensation dure le plus longtemps possible. Parce que, comme Springfield, le lycée était devenu un rêve stupide.
— Quand je pense que personne n'a rien fait ! s'est indignée une terminale. Ni appelé la police, ni le FBI, ni rien.
— Il n'y a plus de police, ai-je dit.
— Je ne crois pas qu'il y ait encore des agents du FBI non plus, a renchéri une autre fille. Ma mère connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un à Washington, et d'après cette personne, le gouvernement a levé le camp. Le président et toute sa clique se sont réfugiés au Texas. Il paraît qu'il y a du gaz, de l'électricité et plein à manger là-bas.
— On devrait peut-être tous aller au Texas, ai-je suggéré.
Trois autres élèves se sont levés et ont quitté la pièce.
— Donc nous voici au complet ? a demandé le garçon de terminale. Vous voulez tous continuer le lycée ?
— On dirait que oui, a dit un autre garçon.
— Je dois demander à mes parents, a lancé une fille. Ils ne voulaient pas que j'aille au lycée, mais je ne crois pas qu'ils voudraient m’avoir à la maison non plus.
— Personne ne se demande à quoi rime toute cette comédie ? s'est emportée une fille. Pourquoi faire semblant, alors qu'il n'y a plus d'avenir ? Nous le savons tous.
— Nous n'en savons rien, a répliqué une autre. Nous ne savons rien du tout.
— Je crois vraiment que si nous prions avec assez de ferveur, Dieu nous protégera, a avancé une troisième.
— Va dire ça à Michelle Schmidt, a rétorqué un garçon.
Soudain je me suis sentie encerclée par la mort, comme lorsque Peter nous apprend une nouvelle catastrophe. Je n'avais vraiment pas besoin de savoir que des camarades avaient disparu.
Je me suis donc levée pour sortir. Si je devais mourir, je préférais que ce soit au milieu des miens.
Au secrétariat, j'ai vu une femme à l'air excédé.
— Vous suivez l'enseignement à domicile ? a-t-elle demandé. Les manuels pour le lycée sont là-bas.
Je suis allée à l'endroit quelle m'indiquait. Il y avait des tas de livres en désordre.
J'ai réalisé que je devais prendre les manuels de Jonny en même temps que les miens. J'ai commencé par choisir les siens, parce que au moins j'avais l'impression de faire quelque chose d'utile. Bien sûr, je ne savais pas exactement ce que Jonny avait prévu d'étudier. Au début j'ai pensé que si je continuais le français, il s'y mettrait lui aussi. Puis je me suis dit qu'il préférerait sans doute l'espagnol. On rencontre plus souvent des joueurs de base-ball hispanophones.
J'ai opté pour les deux. J'ai pris les manuels de SVT et ceux de maths pour deux ans, ceux d'histoire, et quatre manuels d'anglais, juste pour Jonny. Si je m'étais écoutée, je n'aurais rien pris pour moi mais je savais que ça ne passerait pas. Donc j'ai choisi un livre de français niveau deux, un de maths, un de chimie et un d'anglais. Plus un livre d'économie et un de psychologie pour ne pas avoir de regrets.
J'ai empilé les livres avec soin et je suis retournée auprès de la secrétaire pour voir si j'étais censée signer quelque chose. La femme à l'air excédé était partie.
À ce moment, j'ai fait quelque chose de vraiment étrange. J'ai vu des boîtes avec des stylos, des crayons, des cahiers d'examens et des blocs-notes. Je me suis dirigée vers elles en veillant à ce que personne ne me voie. J'ai vidé mon sac de livres et l'ai rempli de toutes ces fournitures.
À part moi, je ne connais personne qui tienne un journal intime. Les carnets qu'on m'a offerts au fil des ans sont pleins, et j'ai utilisé tout le papier machine de maman. Je ne lui avais même pas demandé la permission de le prendre et, si je l'avais fait, je ne suis pas sûre qu'elle me l'aurait accordée. À un moment ou à un autre, elle va vouloir se remettre à écrire.
Je ne me souviens pas depuis quand je n'avais été aussi survoltée. En remplissant mon sac de fournitures, j'avais l'impression d'être à Noël. Mieux que Noël, même, parce que j'avais conscience que je volais et j'étais convaincue que je risquais la prison — à supposer qu'il y ait des flics dans le coin. Et l'idée de me faire prendre m'excitait encore plus.
Mais j'en voulais encore. J'ai fini par glisser une autre demi-douzaine de cahiers dans ma ceinture. Puisque mes vêtements sont de toute façon devenus trop grands, je me suis dit que les cahiers retiendraient mon pantalon. J'ai bourré mon sac à main de crayons et de stylos.
Puis la femme est revenue. J'ai quitté la pièce aux fournitures et suis revenue à ma pile de livres.
— Je vais avoir besoin d'aide pour transporter ces manuels, ai-je dit. J'en ai pris pour mon frère et pour moi.
— Que voulez-vous que j'y fasse ? a lâché la femme d'un ton sec.
Rien du tout, en fait. J'ai fait quatre voyages pour les porter jusque devant la grille d'entrée et j'ai attendu que Matt se pointe. Nous nous les sommes répartis et sommes rentrés à la maison en roulant doucement.
A peine arrivée, j'ai raconté à maman ce qui s'était passé. Elle m'a demandé pourquoi je ne voulais pas aller au lycée.
— Je crois que ce sera mieux pour moi à la maison.
Si elle n'était pas d'accord, elle n'a pas eu l'énergie de protester.
— Je veux que tu travailles sérieusement, a-t-elle seulement précisé. Les études sont les études, où que tu sois.
Je lui ai répondu : « Je sais » avant de monter dans ma chambre. Parfois, j'ai l'impression que c'est le seul endroit où je sois en sécurité. Je me demande si Megan ressent la même chose, si c'est pour ça qu'elle ne quitte plus la sienne.
C'est vraiment la galère.
J'ai envie de caramels au beurre salé.
1erseptembre
J'ai remonté mes livres. Ou les manuels sont beaucoup plus lourds qu'autrefois, ou c'est moi qui n'ai plus autant de force qu'il y a trois mois.
2 septembre
Ça ne m'a pas semblé très judicieux de commencer à étudier un vendredi.
5 septembre
Fête du Travail[5]. Je me mettrai à bosser demain.